VDM (Vie de Marathonien)

Publié le par Grégoire CHEVIGNARD

L'expérience d'un premier marathon est aussi l'expérience, comme acteur ou témoin direct, de grands moments de solitude malgré la foule omniprésente.

La veille de l'épreuve, déjà, Donald dit Six Clopes, faisant la queue pour entrer à Running Expo pour pouvoir aller retirer son dossard, a sorti une clope pour patienter ; il avait oublié son feu et, fatalement, dans une marée humaine de marathoniens, personne pour le dépanner.

Instruit par l'expérience du semi marathon où les consignes étaient proches du départ et de l'arrivée, j'avais décidé d'amener un sac avec de quoi me couvrir après la course. Or, pour le Marathon de Paris, l'arrivée est assez éloignée du départ et les consignes étant situées près de l'arrivée, il fallait bien compter 25 minutes pour déposer son bagage et rejoindre la ligne de départ. Pour moi, pas de soucis, en revanche j'ai compté, pendant le parcours, au moins six coureurs -probablement arrivés trop tard ou trop stressés par l'horaire pour prendre le risque de rater le départ- qui auront parcouru les 42.195 km avec leur sac de change complet (y compris ticket de consigne bien visible) en bandoulière ou sur le dos.

Une demi heure et cent mètres avant le départ, une jeune femme se faisait secourir par la Croix Rouge. Prise d'une crise d'angoisse avant de s'attaquer à son premier Marathon malgré six mois d'entraînement intensif, elle ne parvenait plus à respirer. Elle ne franchira même pas la ligne de départ.

Après un long débat pour savoir s'il fallait rejoindre le SAS de départ des gens qui avaient pour objectif de courir en 4h ou celui des gens qui avaient pour objectif de courir en 4h15, nous optons pour celui de 4h. Comme je ne sais pas ce que je fais, ma seule stratégie de course est de suivre le meneur d'allure des 4h le plus longtemps possible. Avant même de franchir la ligne de départ, j'aurai perdu de vue le meneur d'allure et je n'en verrai aucun pendant plus de 4h d'épreuve. Résultat, je finis en 4h14min57sec.

Après 500 m de course, toujours sur les Champs Elysées donc, nous voyons, au sol, le dossard d'un certain Paulo qui vient du Brésil. Comme il a perdu son dossard (auquel est incorporée la puce électronique qui assure le chronométrage), il ne saura jamais quel temps il aura fait au Marathon de Paris et sera classé comme "abandon". Venir du Brésil pour ça, cela doit énerver.

Après environ 1km de course, nous parvenons Place de la Concorde où se situe le premier poste de secours Croix Rouge. Il y a déjà quelqu'un en train de se faire secourir, visiblement blessé. Fin de course.

Comme il fait chaud, très vite, boire ne suffit pas. Au deuxième ravitaillement (après 10 km de course donc), je fais le choix de m'arroser abondamment la tête. Mon téléphone, qui fait office de GPS (et donc permet le suivi du rythme et de la distance) et lecteur MP3, n'apprécie pas d'être noyé et se met à sévèrement grésiller pendant quelques minutes. J'aurais bien exagéré en disant qu'il s'est éteint mais comme j'ai une autre anecdote avec mon téléphone, je le garde en vie pour l'intérêt (?) de la narration.

Au 15ème kilomètre, bien installé dans le rythme plus ou moins prévu, pas encore à l'agonie mais commençant à ressentir les premiers effets -psychologiques- de la fatigue, WTF se fait dépasser par ... une banane. Un coureur en costume de peluche jaune en forme de banane dans lequel il doit faire au moins 35° le double ; ce sera le début de la fin de ses illusions sur sa capacité à finir le marathon en coureur.

Du 15ème au 20ème km, j'ai suivi un coureur que je ne parvenais pas à rattraper bien qu'il ait couru avec une pancarte. Dès qu'il y avait quelques spectateurs sur le bord de la route, il brandissait sa pancarte et se faisait acclamer, avant de la remiser sous son bras. En cinq kilomètres, soit presque une demi-heure, impossible de lire en transparence ce qu'il y avait sur la pancarte, trop épaisse. Je finis par le rattraper et le dépasser. Sauf que nous venons d'entrer sous un tunnel sombre et qu'il est impossible de voir quoi que ce soit et encore moins lire la pancarte qu'il a sous le bras. Il faudra que j'attende le lendemain pour voir des photos et comprendre que c'était une demande en mariage à Sandra (mais est elle venue le voir courir ?)

Dans la série des coureurs à message, j'ai fini par rattraper quelqu'un qui portait un T Shirt avec un message, devant et derrière, qui est "Cherche poste de Technico Commercial". Puis son email et son numéro de GSM. Bonne idée. sauf que nous cherchons justement un technico commercial au boulot et, donc, que je me dis : va falloir que je prenne ses coordonnées. Mais comme j'ai pu laisser mon sac à la consigne, je n'ai ni stylo, ni papier, ni carte de visite sur moi. Et je ne vais pas, en courant, sortir mon téléphone appareil photo de ma poche pour prendre le T Shirt en photo. Quant à retenir le numéro de tel ... Et lui non plus n'avait pas de cartes sur lui. Pas très opérationnelle sa mini campagne de publicité, si ?

Plus la distance augmente, plus tu es fatigué, moins tu cours vite. Mais tu serres les dents parce que tu ne veux pas marcher, ce qui serait la négation de plusieurs mois d'entraînement à la course. Tu continues donc à tituber -lentement- avec une démarche qui ressemble à la course. Jusqu'au moment où tu te fais dépasser par un marcheur ...

Ensuite, chacun d'entre nous a connu, à un moment ou à un autre, sa première et plus importante défaite : il marche. Après s'être menti pendant des kilomètres en se promettant que rien, pas même la douleur physique, ne nous ferait lâcher prise, qu'il suffit d'aborder l'épreuve un pas après l'autre, que la douleur est éphémère mais la gloire éternelle (si, si, la perte de lucidité amène à des considérations aussi emphatiques que les pubs Nike ne renieraient pas) ... on marche parce que la tête dit stop.

Comme dirait Six Clopes "P'tain, je suis inscrit à une course à pied et je ne cours même pas !"

Après l'épreuve, tu apprendras que Bekele n'a battu le record de l'épreuve que de 8 secondes et non pas 40 secondes comme il le souhaitait parce qu'il a couru les 10 derniers km avec une crampe à la cuisse ; sans s'arrêter.

Comme il y avait foule tout le long du parcours, les spectateurs, sympa, encouragent les coureurs en personnalisant leurs messages en lisant nos noms sur nos dossards. sauf que comme les noms à afficher sur les dossards étaient libres, WTF arborait "Phoque" et pour ma part, le nom du blog. Il fallait entendre, "Allez Pierre ! Allez Marcel ! Allez Dominique ! Allez ...euuh... non pas toi"

A force d'avancer, même lentement, tu finis par t'approcher de la ligne d'arrivée. Et comme tu as perdu tes frères de vue et qu'une saine et néanmoins certaine émulation existe -sans parler de l'enjeu d'un restaurant gastronomique à la charge du dernier- tu commences à t'inquiéter de savoir où sont les uns et les autres. Quand, soudain, à 4 km de l'arrivée, tu entends la sonnerie caractéristique d'un SMS. Convaincu que tu t'es fait coiffer sur le fil tu sors ton téléphone pour confirmer ta crainte. Soulagement, ce n'est qu'un copain. Vexation : cela fait tellement longtemps qu'il a vu le départ à la TV qu'il est convaincu que tu es déjà arrivé, douché, reposé et te félicite pour ta course et te souhaite une bonne récupération.

Plus tu t'approches de la ligne d'arrivée, plus tu ralentis et plus elle semble s'éloigner. Et plus tu deviens conscient du temps qui passe, plus tu te préoccupes du chronomètre : tu sais que ton premier objectif (ne pas marcher) est planté ; que ton deuxième objectif (4h) n'est plus atteignable ; que ça va être chaud pour ton troisième objectif, etc., etc. Et donc tu prêtes enfin attention à ton GPS qui égrène les minutes qui semblent de plus en plus courtes et les kilomètres qui semblent de plus en plus longs. C'est à ce moment que la batterie rend l'âme et que tu perds GPS, musique, et moyen de retrouver tout le monde à l'arrivée.

Malgré tout, tu continues et observe à 1km de l'arrivée deux coureuses, adossées à un arbre, enveloppées dans une couverture de survie, secourues par la Crois Rouge. A 1 km de l'arrivée ! Je ne sais pas s'il vaut mieux s'arrêter 1km après le départ ou 1km avant l'arrivée, mais dans les deux cas, quelle déception !

Tu passes enfin la ligne d'arrivée où tu attends tes frères, sans savoir s'ils sont déjà arrivés. Tu as alors le temps de remarquer trois coureurs avec les tétons en sang, un coureur ("Anonymous Man" sur le dossard) avec un masque de cuir de catcheur sud américain qui lui couvre tout le visage, un coureur qui se fait chambrer par l'animateur à la sono parce qu'il arrive grimaçant ... en portant un T Shirt "Run 4 Fun", le premier arrivant de la catégorie "marche nordique" et, enfin, deux frères, l'un et l'autre pensant ne pas être arrivé en dernière position.

WTF devra finalement payer le restaurant, pour 49 secondes, soit 0,006% du temps de course, de retard sur Six Clopes.

Ne reste alors plus qu'à récupérer T Shirt "finisher", médaille dorée qui permettra de dire aux enfants qu'on a gagné, retrouver le sac à la consigne (déposé dans la mauvaise consigne le matin, une demi heure de recherche), nos moitiés respectives, notre foyer.

Une petite pensée pour Paulo du Brésil, dont nous avons foulé le dossard sur les Champs Elysées : pas de dossard = pas de T Shirt Finisher, ni médaille. Bon retour à Rio de Janeiro :-)

Ah, si, une pensée pour trois stars qui auront eu les honneurs d'une page complète de l'Equipe le lendemain : les trois derniers, arrivés en 5h40, accueillis par Ludovic Giully, ambassadeur de Nissan, qui leur aura remis le prix de l'endurance : ce sont eux qui ont couru le plus longtemps. Pas certain que tous les trois aient apprécié l'honneur qui leur a été fait.

A suivre ...

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Publié dans Course

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C
49 Sec ... le tps de combler 4 jeunes filles en fleurs, fumer une clope, boire 4 cucarachas de paaolo dao brazil, gober 3 pilules bleues ... c est enorme 49 sec. 0,006%, c est un abstraction, l infiniment petit.. certes mais cela represente plus de 250 metres soit 148 twingos en file indienne, 21 rames de metro, 3. Airbus a 380, 188 charolaises,32 rafales ... soit plusieurs milliards d euros .... les chiffres sont tetus, 49 secondes, c est. enorme
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4
Voire une équipe de foot américain ...