Bon dernier
Bon dernier se traduit en anglais par "dead last", ce qui, comme expression, me semble beaucoup plus conforme à ma réalité du week end à l'occasion de l'Ultra Trail de Côte d'Or (105 km, 3800 m de dénivelé positif).
Ce post aurait pu s'intituler "les premiers seront les derniers" puisque le dossard le plus élevé (181) a remporté la course et que, pour ma part, ayant été classé dernier (116ème), j'aurais ainsi pu prétendre à une miette de gloire. Mais de gloire il n'a pas été question samedi dernier.
Pour paraphraser Corneille,
Nous partîmes deux cents, mais par un long effort,
Nous nous vîmes cent arrivant à bon port
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus éprouvés abandonnaient tout courage.
(« Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port Tant, à nous voir marcher avec un tel visage, Les plus épouvantés reprenaient de courage. » Corneille, Le Cid, acte IV, scène 3)
Pour user d’une image qui parlera plus aux simples mortels que nous sommes, l’ultra trail, c’est comme un départ en vacances dans le Sud, en voiture, le week end du 15 août.
Tu te lèves tôt pour faire une longue route.
Tu pars, il fait nuit et il fait frais ; le paysage n’est pas très intéressant, mais cela n’a pas d’importance, tu es déjà tourné vers le soleil et la nature.
Petit à petit la ville laisse place à la campagne, la nuit à l’aurore puis la fraîcheur au soleil.
Et tu te dis que, peut-être, ce n’est pas la destination qui compte mais le voyage.
Et déjà, les premières difficultés que tu prends avec philosophie ; tu sais que tu vas finir par arriver à bon port –et c’est bien l’essentiel- mais tu ne sais pas quand ; c’était prévu.
Arrive l’heure de la première pause.
Tu te surprends à constater que tu as pris du retard sur ton plan de marche, que tu es déjà fatigué et que tes compagnons de route ont les trais tirés.
Après une brève escale, tu reprends la route, fermement décidé à maintenir ta moyenne.
Plus question de se laisser dépasser en côte, quitte à provoquer un ralentissement ; après tout, il n’y a pas de raisons d’être le seul à laisser passer les autres.
Après quelques heures tu n’en peux plus :
- du soleil qui n’en finit pas de se lever face à toi ;
- de doubler et te faire doubler par les mêmes en permanence ;
- d’entendre la redondante sélection musicale qui t’accompagne ;
- de ne plus avancer, sans que tu saches pourquoi, ni combien de temps cela va durer.
Une fois épuisées tes réserves de patience, énergie et capacité de concentration, ton esprit décroche et tu te laisses porter par le flux.
Hébété, tu progresses lentement, de pause qui s’impose en escale technique, que ce soit pour faire le plein de carburant ou pour vidanger.
Tu observes avec commisération les naufragés de la route, feux de détresse allumés et gilet fluorescent de rigueur qui, abattus, te regardent passer.
Tu ne consultes plus ni GPS, ni montre et plus personne ne te demande « quand est-ce qu’on arrive ? ».
Tu en es arrivé à un stade où il ne t’importe plus d’arriver ; ta seule préoccupation est de continuer à avancer.
Et puis, comme par enchantement, tu finis, sans même t’en rendre compte, par arriver.
Bref, l’utra trail, c’est comme l’éternité. Cela paraît long, très long, surtout vers la fin.
A suivre ...
