24 heures chrono, plus c'est long, plus c'est bon

Publié le par Grégoire CHEVIGNARD

Le week end dernier, une grosse semaine après en avoir décidé, j’ai couru 24 heures sans préparation particulière, pour « célébrer » le premier anniversaire de ma reprise de la course à pied après dix-huit ans sans avoir fait de sport (à l’exception de deux ans et demi de karaté).

Bien entendu, ce n’était pas raisonnable (c’est même pour ça que je l’ai fait) et une des conclusions de ce compte rendu sera que si j’avais été mieux préparé, cela aurait été plus agréable.

Pourquoi 24 heures me direz-vous ?

Parce que j’avais déjà couru 10 km (fin sept 2013 ; 1h), un semi-marathon (mars 2014 ; 1h50), un marathon (avril 2014 ; 4h15), un trail plat (63 km, mai 2014 ; 8h30) et un trail d’un peu plus de 100 km (105 km, juin 2014 ; 18h30).

Ne restait donc, dans le sens de la progression en durée/distance, comme objectif évident que 100 miles (160km) ou 24 heures.

Comme je n’avais que très peu couru depuis un mois (depuis mon abandon à la 6000D, fin juillet 2014, ma tendinite au genou apparue début juin n’ayant pas disparu), je voulais retrouver le plaisir simple de courir, sans contrainte.

J’ai donc opté pour un format 24 heures, la durée de la course restant la même qu’on aille vite ou lentement, ce qui évite, en théorie, de se décourager quand, trop lent, on voit la ligne d’arrivée constamment s’éloigner (en temps) quand on court sur une distance fixe.

Ma seule véritable inquiétude avant de partir était de trouver un parcours simple à suivre (je n’ai pas le sens de l’orientation et souhaitais courir, pas faire une course d’orientation) et agréable (j’aurais pu faire plusieurs fois le tour des boulevards maréchaux avec arrêts aux stations-service pour les ravitaillements, mais cela aurait été moyennement bucolique).

Mes quelques recherches sur les courses de 24 heures m’ont effrayé : les véritables coureurs tournent sur de courts circuits (entre 1 et 2 km environ) pendant 24 heures, ce qui leur permet de passer régulièrement devant leur table de ravitaillement. Ma seule certitude, avant de démarrer, était que si je faisais plusieurs fois une boucle, je n’aurais pas la force de caractère pour courir 24 heures et m’arrêterais à un des passages au début de la boucle.

Par chance, mes recherches m’ont amenées sur le site visorando, que je recommande vivement à tous ceux qui sont à la recherche de chemins (trails en anglais) pour courir et qui ne ressentent pas le besoin frénétique de porter un dossard et payer 1 Euro du km pour le privilège de courir dans la nature. Descriptifs des itinéraires, trace GPS téléchargeable, etc, etc.

Par chance, toujours, je suis tombé sur le Chemin Charles Péguy (pour simplifier, Paris Chartres) et ai été interpellé par François H qui m’a indiqué que, justement, ce week end ci, était commémoré le centenaire de la mort de l’écrivain poète Charles Péguy. Décision fut donc prise de réviser un petit peu le Péguy dans le texte et d’emprunter cet itinéraire tout de neuf redéfini et balisé par la communauté des « historiens marcheurs » ; qu’ils soient remerciés de ce long travail dont le résultat est merveilleux ; même les quelques passages en milieu très urbanisé réussissent à emprunter des mini coulées vertes, des berges, des parcs, etc, etc .

L’itinéraire choisi, les contraintes de la vie familiale m’imposent un départ à 14h samedi, donc pas de stratégie particulière quant à l’horaire (qui, en théorie, ne doit guère importer puisqu’il s’agit de courir 24 heures).

L’itinéraire, sans point de ravitaillement a priori défini, impose tout de même de réfléchir un minimum à la composition du sac à dos. Pour les aliments solides, une barre énergétique ou équivalent (pâte d’amande, gel énergétique, etc, etc) par demi-heure, soit 48 unités. Pour la boisson, c’est plus compliqué ; à raison d’un demi litre d’eau par heure, il me faudrait porter, au début, 12 litres ce que je n’envisage pas de faire. Je décide donc de partir avec 2 litres dans une poche à eau et deux bidons, vides, de 500 ml, l’idée étant que jusqu’à 22h (supérette, restaurant, bar), je pourrai refaire le plein dans les lieux d’habitation traversés ce qui me permettra de voir venir, avec trois litres (six heures), le petit matin en espérant rencontrer (merci les pastilles chlorées) fontaine, ruisseau ou rivière en cours de route. Un k way, une veste légère un couteau et une lampe frontale plus tard, j’étais paré.

Je présente tout ceci comme le fruit d’une longue préparation ; la réalité des choses est que je n’ai pu y consacrer que deux soirées (une pour l’itinéraire, une pour le sac), le reste de la semaine ayant été dédié au boulot. Comme on le verra plus tard, il eut été utile de réfléchir quelques instants à une stratégie de course.

Je me retrouve donc un peu avant 14h à Lozère (à proximité de l’école Polytechnique) devant une des maisons –repeinte de neuf- dans lesquelles Charles Péguy a vécu pour rencontrer François H et Marie Françoise dont la fin de semaine est rythmée par les commémorations Charles Péguy. La course à pied a beau être un sport individuel, je crois que c’est quand même celui qui permet de faire le plus de rencontres ; merci à eux d’avoir pris sur leur temps pour me guider et m’encourager (dimanche 5h22 François H était encore/déjà sur le pont Facebook pour suivre mes tribulations).

Après cette introduction plus longue que mes préparatifs, me voici parti à 14h avec pour seule ambition de courir 24 heures.

Bien entendu, je n’ai pas pu m’empêcher de m’assigner un objectif kilométrique de l’ordre de 160 km, ce qui me permettrait de coupler deux objectifs en un : ma première course de 100 miles et mon premier 24 heures.

Autant évacuer le débat tout de suite, du point de vue kilométrique (et donc sportif) cette journée sur les chemins aura été une grosse déception ; alors que j’avais parcouru en 18h30 une distance 105 km avec 3600 m de dénivelé fin Mai (ultra trail de Côte d’Or), cette fois ci, sur terrain plat, je n ‘aurai parcouru qu’une grosse centaine de km (légère incertitude liée à des soucis de GPS) en 24 heures.

Cette journée aura été une épreuve (physique) et non une performance (sportive), mais là n’était pas l’essentiel.

J’avais décidé, avant le départ, d’adopter la méthode Cyrano pour retarder le plus longtemps possible le moment à partir duquel je ne pourrais plus courir. Dit autrement, j’avais prévu de courir 6 minutes, marcher 1 minute, courir 6 minutes, marcher 1 minute, etc, etc. Ma progression était donc rythmée par le bip de mon chrono toutes les 7 minutes, ce qui, incidemment, a aussi rythmé ma prise de boisson.

La première demi-heure, comme souvent sur longue distance en ce qui me concerne, a été consacrée aux menus réglages de confort ; resserrer une sangle par ci, ré équilibrer le sac à dos par là ; re serrer un lacet ; ranger des accessoires qui font du bruit ou tapent sur la hanche, etc, etc. C’est un rituel qui permet de monter en chauffe sans se préoccuper de ses sensations initiales et, donc, d’éviter de se poser des questions existentielles dès le début. Comme en plus il me fallait prêter attention au marquage discret de l’itinéraire en milieu urbain, il s’est vite écoulé une heure avant que je ne remarque que le parcours était bien agréable, plutôt logiquement et visiblement marqué (avec, surtout, des croix qui indiquent qu’on a pris le mauvais chemin aux bifurcations) et très vert malgré la densité urbaine. Un bon point pour la communauté des randonneurs qui y a contribué.

C’est vers la fin de cette première heure que j’ai commencé à ressentir des tiraillements dans mon genou gauche, tiraillements bien connus associés à une tendinite du fascia lata (dite de l’essuie glace) contractée sur l’Ultra Trail de Côte d’Or et dont j’avais réussi, avec mauvaise foi, à me convaincre qu’elle serait guérie après trois semaines de repos (ma seule sortie de 10km, une semaine plus tôt, et après deux semaines de repos, n’avait pas été totalement rassurante de ce point de vue). Pour éviter de trop y penser, ipod dans les oreilles, cerveau en mode off, regard vissé au sol 30 mètres devant moi et accélération –légère- du rythme. Plus que l’ipod, la longue traversée d’un bois, qui marque la fin de l’environnement urbain, me permettra de ne plus penser à ce genou et d’apprécier le spectacle d’un groupe de jeunes qui en mode « sauvage » (enfin, c’est que leurs regards furtifs et air gêné m’a fait penser) se sont essayés à la descente en rappel (et peut être au saut à l’élastique plus tard) depuis un pont surplombant une vallée verte.

Après 2h30 de courses, première petite montée un peu longue que j’attaque avec enthousiasme, les tiraillements au genou ayant disparu. Et immédiatement, petite crampe aux deux mollets. Je passe donc en mode rando pour la montée et souris comme un demeuré : « ça y est, ça pique un peu, ça commence pour de bon, je viens de passer en mode Ultra ».

Je commence aussi, un peu, à m’inquiéter de la suite des évènements : après tout il me reste 21h30 de progression à assurer.

Par chance, la montée menait à Forges les Bains où supérette et pharmacie étaient ouvertes ; je me « paierai » une bonne pause d’une demi-heure, une tablette de chocolat noir (pour le magnésium et parce que j’aime ça), une cannette de Coca (bien fraîche parce qu’il fait chaud), deux litres de Badoit (pour tenter de rattraper le retard d’hydratation car je transpire énormément du dos depuis le début) et un tube de Sportéine (au moins pour l’effet placebo).

Je repars donc restauré, reposé … et prudent sur le rythme de course. La sortie du village passe devant un superbe château, longe un beau parc puis contourne un centre équestre avant de serpenter dans les bois et les champs ; la séquence est bucolique à ravir ; je repars heureux.

Le plus frustrant dans un compte rendu est qu’on cite les évènements saillants mais que l’essentiel n’est pas là sur longue durée ou distance, l’essentiel est justement entre ces moments saillants, quand on avance, plus ou moins vite, mais sans difficulté, l’esprit à peine conscient du corps et de son environnement, dans une sorte d’ahurissement proche de la béatitude. Et ces heures et kilomètres parcourus en semi conscience, difficile, a posteriori, de les décrire puisque on ne les a vécus qu’à moitié.

Pour décrire la suite de l’après-midi, jusqu’au coucher du soleil que dire à part que la météo était parfaite, ensoleillée mais pas trop chaude, les chemins roulants et fermes mais pas trop secs, les paysages variés avec des sous-bois apportant ombre et fraîcheur, et quelques rencontres animales, du lapin aux nombreux chevaux, au pâturage, montés ou tirant calèche.

Toute description plus détaillée est périlleuse : Charles Péguy s’y est attelé avec immensément de talent un siècle avant moi et ses vers ont une puissance évocatrice sans commune mesure avec ma tentative de description. Lisez le : http://pelerinagesdefrance.fr/IMG/pdf/la_route_de_chartres.pdf

Après cet interlude quasi mystique, retour à la réalité de la course à pied avec deux gros coups au moral.

La première défaillance est matérielle ; je m’aperçois que ma poche à eau est percée et que ce que je pensais être, depuis, le début, une transpiration surabondante du dos (que je m’expliquais par le poids du sac) est une fuite pernicieuse de boisson isotonique (lire sucrée). Je me retrouve donc, après environ six heures de course, au moment où je vais avoir besoin de stocker de l’eau pour la nuit, sans eau et sans aucun moyen d’en embarquer plus d’un litre grâce à mes deux bidons vides. Je n’ai jamais compris pourquoi certains coureurs de longue distance se rasent ou s’épilent les jambes ; peut-être sont-ce d’anciens cyclistes qui ont transité par le triathlon et qui ont conservé cette habitude. Ce que je comprendrai très bien, à l’issue de mon périple, quand il s’agira d’enlever mon cuissard dans lequel auront, pendant près de vingt heures, macéré puis séché six heures de fuite d’eau sucrée, c’est qu’il aurait été avisé de m’épiler le maillot (maintenant, c’est fait …)

La deuxième défaillance est mentale. Je vide mon sac pour le débarrasser de ce qui est détrempé et repartir. Ce faisant je m’interroge sur mon plan de marche et m’aperçois que malgré de bonnes sensations et des conditions de course optimales, je n’avance pas, mais alors pas du tout, avec une moyenne de l’ordre de 5 km/h.

Heureusement la fin du jour approche et mon attention est détournée de ces déceptions par le coucher du soleil, le jeu de la lumière sur la nature, etc, etc.

Je ne peux m’empêcher, aussi, de noter ce qui pourrait être des coups de feu ou des préparatifs de feu d’artifice (ce qui, en plein jour, est rare). Et me souviens que je crois avoir lu un article sur un conflit entre l’organisation d’une course nature et une fédération de chasse, ce week end étant celui de l’ouverture de la chasse. Voilà un détail que j’aurais peut-être du vérifier avant de partir …

La nuit tombe, j’arrive à Dourdan en ayant soif et rêvant d’un restaurant asiatique qui saura servir de la soupe bien chaude, à consommer sur place et emporter dans mes bidons. Il y en a un (et un seul) ; il est fermé. C’est un mal pour un bien, je m’attable face au château et profite d’excellentes rillettes maison et m’aperçois, en attendant le plat, que je n’avais prévu aucune pause dans mon plan de course. Autant dire que comme plan, on fait mieux…

Je repars de nuit, ayant revêtu une veste de demi saison, les jambes moins raides que je ne le craignait, et arrive assez dans un bois où j’ai la confirmation que mon prochain achat sera une véritable lampe frontale ; la frontale donnée en cadeau à tous les participants du Marathon de Paris 2014 n’est pas à la hauteur dès que les arbres masquent la lune ; chaque bifurcation est l’occasion de perdre cinq minutes à scruter minutieusement chaque tronc d’arbre de chacune des branches du croisement afin de trouver mon chemin.

Plus je m’enfonce dans les bois, plus je m’inquiète de cette histoire d’ouverture de la chasse. En effet, bien qu’il fasse nuit, les coups de feu ne cessent et ne cessent de se rapprocher. Je me doute que les chasseurs n’ont jamais vu de cerf ou sanglier avec une lampe frontale et, donc, qu’ils ne risquent pas –en théorie- de me tirer dessus. Mais comme la nuit est noire dans les bois, ma lampe vraiment pas puissante, mon approche furtive (je ne vais pas me mettre à chanter à tue-tête), et les coups de feu véritablement nourris, je m’inquiète de l’état de lucidité de nos amis chasseurs à l’heure du digestif. Une heure plus tard, mes craintes auront disparu : j’aperçois les premiers panneaux annonçant le feu d’artifice dont je ne cesse de me rapprocher en courant … C’est à moi que la lucidité faisait défaut, pas aux chasseurs.

Soulagé, je repars d’un bon pas (me semble t il) dans un nouveau bois, encore plus sombre (en fait les piles de ma frontale commencent à faiblir mais mon manque de lucidité ne m’en fera prendre conscience que beaucoup plus tard) qui a conservé l’humidité des semaines passées.

Comme il se doit dans ces cas-là, je ne vois pas une immense flaque au milieu de laquelle je me retrouve immobilisé avec de la boue jusqu’en haut des chevilles. Je perds une chaussure en m’extrayant de cette position inconfortable et me retrouve donc allongé sur mon KWay encore humide de la boisson isotonique, dans la flaque de boue, l’avant-bras à la recherche de la chaussure qu’il me faudra remettre telle quelle. Je crois entendre un hibou bêtement s’esclaffer à ce spectacle peu ragoutant. Bien entendu, concentré sur mes pieds et chaussures en repartant, je me prendrai une branche en plein visage ce qui me permettra de compléter cette séquence boueuse par un bain de siège.

Je prends néanmoins tout ceci avec le sourire ; il fait beau et chaud, je ne souffrirai donc pas du froid et la boue séchera rapidement.

Une demi-heure plus tard, à 23h, je m’accorde une pause, assis sur un tronc, au milieu de la forêt, frontale éteinte afin de profiter du bruyant silence de la nature. Ce sera le dernier moment complètement agréable de mon périple.

Je repars et ressens une douleur sourde prendre possession de ma cuisse gauche, comme si j’avais une crampe ou une tendinite dans un des muscles de la cuisse. Je ne peux donc plus courir ou soulever de plus de 30 cm ma jambe gauche. J’accueille la survenue de cette douleur avec philosophie (relativement). La seule certitude dans une course longue c’est qu’il y aura au moins un véritable coup de barre et que celui-ci, comme les cours de philosophie ou de math du samedi matin après une soirée trop arrosée le vendredi, bien que semblant interminable, prendra fin après une heure ou deux. Il suffit de continuer à avancer et laisser du temps au temps.

C’est ce que je me dis pendant près de deux heures mais j’en suis rendu à un tel point que je ne peux véritablement plus avancer. A partir de minuit, j’en suis réduit à compter mes pas, en marchant, pour m’obliger à en faire une cinquantaine avant de m’arrêter pour une pause. Après une heure de ce rythme, n’ayant pas encore atteint la marque des 12h de course, et ne voyant vraiment pas comment poursuivre pendant 13 heures de plus, je prends la décision, à 1h du matin, d’abandonner la partie et de rentrer chez moi.

J’appelle donc ma femme qui, inquiète de me savoir seul dehors pendant la nuit, m’avait demandé de poster régulièrement sur Facebook pour connaître ma progression (ce qui dénature un peu le projet 24h solo puisqu’on reste en contact avec le monde), et m’avait dit dormir avec son tel portable. Pas de réponse, l’appel bascule directement sur messagerie.

Mon sang ne fait qu’un tour et, plutôt que de renouveler l’appel sur le gsm ou appeler le téléphone fixe de la maison, je pars comme une furie sur les chemins, alternant marche et course, fulminant, prenant le ciel à témoin et le mors aux dents.

Une heure plus tard, une fois l’adrénaline retombée, je me rends compte que cela fait une heure que j’avance, que je suis au milieu de nulle part et que j’ai toujours aussi mal à la cuisse. Mais j’ai finalisé mon premier tour de cadran horaire !

En théorie, psychologiquement, le plus dur est fait puisqu’il en reste moins, en temps, à faire que ce que j’ai déjà fait.

Je reprends la route sur le mode claudication, toujours sans autre perspective que d’avoir mal et de me traîner pendant une douzaine d’heure dont, probablement, quatre ou cinq en étant déshydraté eu égard à l’évolution de mes réserves d’eau. Le plus difficile psychologiquement est de savoir que je ne courrai plus jusqu’à la fin de mon périple, alors que je souhaitais courir 24 heures (et pas marcher).

Afin d’éviter de trop broyer du noir, je prends la décision de dormir un peu durant les heures les plus creuses de la nuit. Je m’installe donc dans un talus, de 3h30 à 4h30 du matin. Des crampes aux mollets me réveilleront tous les ¼ d’heure.

Un peu raide, je me relève, range ma couverture de survie, pense à changer de lampe frontale et découvre, miracle, que celle qui a des piles neuves éclaire bien mieux que la précédente. Je repars en trottinant, musique dans les oreilles, barre de céréales à la main et cachet de Sportéine dans la bouche, concentré sur mes mollets et les signes annonciateurs de crampes.

Il me faudra presque une heure pour m’apercevoir que je n’ai plus mal à la cuisse et que je cours. Incapable d’expliquer ce miracle, j’en profite (à allure modérée) autant que faire se peut et avance à la lueur de la lune rousse et sous les bienvenus encouragements, via Facebook, de Frédéric C et François H.

Cet état de « grâce » durera presque deux heures.

La suite de l’histoire a été beaucoup plus longue à vivre qu’elle ne le sera à conter. Subitement (à moins que cela ait été progressif et que je ne m’en sois rendu compte que d’un coup), je ressens deux fortes douleurs aux ligaments ante tibiaux ; dit autrement les ligaments devant le tibia, en bas, qui soulèvent les pieds. Et n’importe comment qu’on marche (de face, en arrière, en montée, en descente, en plat, en pas chassé), ils interviennent.

Je ne pourrai que me traîner lamentablement entre deux effondrements dans les fossés et sur les talus pour récupérer ; je ne parviendrai à parcourir que 20 km pendant les 7 dernières heures de mon escapade.

Cela ne m’empêchera pas de vivre des moments agréables tels que le lever du soleil, la dissipation des brumes matinales sur les champs, les encouragements des quelques randonneurs rencontrés, la caresse du soleil pendant une de mes pauses sur un talus, l’émerveillement quand les flêches de la cathédrale de Chartres apparaissent pour la première fois à l’horizon, la satisfaction d’être, au moins, parvenu jusqu’à la fin du Chemin Charles Péguy.

Mais malgré tout, à l’issue de ces 24 heures, à chaud, c’est la déception qui prime : kilométrage parcouru ridicule ; état physique lamentable symptomatique d’un état de forme et préparation que j’avais surestimé.

A l’issue d’un gargantuesque repas en terrasse devant la cathédrale, en attendant que ma femme vienne me chercher (cette fois ci le téléphone fonctionne), une fois les batteries rechargées à coup de steaks tartares et de litres d’eau minérale, c’est le plaisir qui prime. Plaisir d’avoir passé une journée dehors, plaisir d’avoir profité du soleil et de la campagne, plaisir d’avoir tenu 24h malgré tout, plaisir d’avoir la certitude que oui, finalement, je suis bien un peu givré quand même, plaisir d’avoir modestement contribué à la commémoration Charles Péguy, plaisir d’avoir fait des rencontres, plaisir d’avoir prolongé un peu le mois d’août.

Trois jours plus tard, les ligaments ante tibiaux toujours très inflammés (pharmacienne et médecin ont été favorablement impressionnés par la jolie teinte bisque de la peau), chevilles toujours enflées par des œdèmes, je me dis que du plaisir au bonheur il n’y a qu’une marche et qu’une préparation physique mais surtout logistique un peu plus sérieuse m’aurait permis de ne pas rater cette marche.

Par exemple, j’ai ramené les deux tiers de la nourriture emportée avec moi. J’aurais pu échanger ce poids contre plus de liquide.

Par exemple j’ai pris des chaussures de trail (peu d’amorti, bonne accroche) parce que j’allais courir sur des chemins ; mais des chaussures de route avec plus d’amorti et moins d’accroche (il n’avait pas plu depuis une semaine donc pas vraiment besoin d’accroche) auraient peut être repoussé le moment où mes ligaments ont commencé à gémir.

Par exemple, la semaine précédent cette course, je n’ai pas particulièrement soigné mon sommeil (deux nuits à trois heures de sommeil), mon alimentation, mon hydratation. Je partais donc sans grande réserve physique.

Tant mieux, cela me laisse une marge de progression, et la possibilité de tenter de faire mieux –plus vite, plus loin- la prochaine fois.

Merci à tous ceux qui ont permis, inspiré, suivi ce petit moment de folie pédestre.

A suivre …

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Petite ballade dominicalePetite ballade dominicale

Petite ballade dominicale

Publié dans course

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B
J'arrive pas a savoir si cela me fait penser aux confessions de Rousseau ou a vol au dessus d un nid de coucou... Dans les 2 cas, des beaux tares !
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K
Si t'avais des lettres, tu aurais aussi pensé à "voyage au bout de la nuit" ou "à la recherche du temps perdu" .... Ils n'étaient pas bien nets non plus.
A
Insupportable toute cette action. Fallait delayer un peu. T enlèves la ponctuation et tu en fais 800 pages à l aise
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P
Ça donne envie ... Bel exercice en tout cas ... Réussir à écrire aussi long alors qu'il n'y a rien à raconter! Et on est vraiment censé connaître monsieur Peguy ?
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I
Tu vois, j'ai eu raison de suivre le conseil de L qui m'avait dit "surtout ne décroche pas au premier appel, laisse lui une chance d'y arriver". C'était vraiment long 24h00...
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O
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