DNF*
* Did Not Finish
La météo l'avait annoncé, les escargots de Bourgogne seraient de sortie à The Trail dans l'Yonne avec une pluie continue, comme depuis trois jours, du début jusqu'à la fin de l'épreuve. Le seul débat portait sur l'intensité de la pluie.
La bonne nouvelle c'est que cette certitude météorologique a décidé pour moi des chaussures à porter ; pas la paire qui m'a portée pendant le Marathon Des Sables qui a pour particularité d'avoir des semelles qui retiennent la boue et rendent la chute certaine (concept étonnant pour une chaussure de Trail ; merci Brooks Cascadia) mais ma première paire de chaussures de trail, celle qui m'avait fidèlement portée, il y a un an, sur le même parcours, en version 63 km pour ma découverte de la course nature.
Je n'ai pas trouvé d'autre bonne nouvelle concernant cette prévision météorologique annonciatrice d'une course boueuse et, peut être, éprouvante, ce qui n'est pas l'état d'esprit dans lequel je me suis engagé ; cette course de 110 km, sans enjeu, a pour vocation d'être une course plaisir.
Cette pluie n'a pas modéré l'humour de l'organisateur qui, dans son briefing d'avant course, conduit sous une pluie certes fine mais certaine, peu avant le départ qui était donné à 15h, nous annonce sans sourciller que "la météo annonce un début de pluie à 18h ce jour, pluie qui continuera jusqu'à demain matin 6h". Bref, ce qui nous arrose à 15 heures semble n'être qu'une bruine, qu'un crachin, qu'une brumisation naturelle, bref pas même une ondée vivifiante à la mode bretonne. A se demander pourquoi la moitié des concurrents sont déjà couverts d'une veste de pluie.
Départ donc avec un triple objectif : 16 heures de course pour 110 km comme objectif pépère ; 15h30 comme objectif symbolique (afin d'arriver au lever du soleil) ; 14 heures comme objectif sportif si la course se passe bien.
Comme l'an dernier, le peloton part comme une fusée ; alors que personne ne court moins de 63km, nous sommes à 12 km/h en faux plat montant dés le début ; je sais que c'est idiot, nous savons tous que c'est idiot, nous poursuivons tous sur ce rythme jusqu'au premier raidillon qui calmera les moins aguerris et ne fera que retarder la fougue des plus chargés en adrénaline qui continueront à cavaler jusqu'au premier ravitaillement situé à 8km du départ.
Comme l'an dernier, ce ravitaillement est le cimetière des illusions des fougueux qui prennent leur temps pour récupérer et trouver leur deuxième, à moins que ce ne soit troisième, souffle. Je me retrouve dans un petit groupe qui gère ce ravitaillement comme un ravitaillement de semi marathon : pas de pause, un morceau de banane agrippé au passage, pas de boisson car la réserve portée n'a pas encore été entamée et ce d'autant moins que notre hydratation est assurée à jets continus mais modérés par Dame Nature. A tel point d'ailleurs que bien que ne buvant rien, ou presque, nous nous retrouvons souvent à plusieurs pour vider une vessie qui, comme par capillarité, semble se remplir en permanence.
J'ai le plaisir de rattraper dans un raidillon Joe Grant, l'autre beau gosse (après Anton K) de l'ultra trail nord américain. Et oui, Mesdames, il n'y a pas que des quadras et quinquas taillés dans des cure dents qui font du trail ; n'hésitez pas à nous rejoindre sur les sentiers forestiers, vous ne rencontrerez pas que le grand méchant loup.
Bien entendu, il ne s'agit pas du véritable Joe Grant mais d'un sosie qui joue sur la ressemblance en arborant la même pilosité et la même tenue avec le buff "Buff" (justement) pour que la ressemblance n'échappe à personne. C'est un peu too much, cela me fait sourire mais cela m'agace aussi.
Je prends donc la précaution de ne pas aborder le sujet et nous papotons pendant une dizaine de km tout en avançant bien.
La discussion suit la même trame que toutes les discussions entre trailers, discussion dans laquelle chacun meurt d'envie d'expliquer ce qu'il a réalisé comme courses mais avance avec prudence car il ignore le palmarès de l'autre et ne souhaite donc pas se ridiculiser. Bref, après une petite heure, nous avons décliné appréciations météo et situation familiale (pour engager la discussion), âge (pour vérifier si l'autre est un concurrent dans notre catégorie), temps de référence au marathon (pour s'étalonner), palmarès des courses (pour savoir si l'autre tiendra la distance), choix de matériel et alimentation (il y a toujours des choses à apprendre).
Une fois ces sujets épuisés, je n'y tiens plus et je lui fait observer qu'il ressemble à Joe Grant. Incompréhension totale. "A qui ?"
Il semblerait qu'en Picardie, région dont mon Joe Grant français est originaire, l'anglais, internet et l'ultra trail américain ne soient pas encore arrivés ; il n'a jamais entendu parler de la Western State 100, de Badwater, de la Hardrock (une petite exception pour la Barkley, grâce à Stade 2), d'Anton Krupicka, Sage Canaday ou Dean Karnazes (vous non plus, mais c'est normal, vous ne courez pas d'ultra).
C'en est encore plus stupéfiant ; il s'habille comme un modèle dont il n'a pas connaissance ; je crois que je tiens un scenario de film ou série américaine fantastique. C'est l'histoire d'un gars (genre Le Caméléon) qui vit la vie d'un autre, sans le savoir.
A l'occasion d'une descente un peu longue je prends un peu d'avance et me retrouve à courir seul en forêt, à slalomer entre les flaques pour ne piétiner que de la boue tout en évitant les branches basses.
J'en profite, dans une petite montée, pour faire un check up physique et me rends compte que trois muscles se battent pour avoir l'honneur d'être le premier à avoir une crampe. Mollet gauche ; cuisse droite ; estomac. Je sais comment régler la problématique estomac et une barre protéinée plus tard, la question est réglée. Et pendant que je m'occupais de l'estomac, les deux autres muscles ont cessé de protester et tout est rentré dans l'ordre. Il se vérifie que chez les coureurs l'estomac est le siège du cerveau.
Je continue donc mon bonhomme de chemin boueux, sinon dans la joie et la bonne humeur, au moins de manière sereine. Je m'agace néanmoins du bruit de mon sac dans lequel j'ai mal calé mes lampes frontales et commence à m'énerver de cette pluie de plus en plus drue et froide qui va m'obliger à sortir mon coupe vent. Libéré de la présence des autres coureurs, je me lâche un peu et m'égosille dans les bois "Quel temps de m... !"
A ma grande surprise, j'entends une voix derrière moi qui me dit "Vois cela de manière positive ; cette météo, cela forge le caractère. Après 110 km comme ça, tous les trails de montagne, ce seront des ballades de santé". Le bruit de mon sac avait masqué le bruit des pas de ce coureur qui m'a rejoint et me suis depuis quelques temps déjà probablement.
Je lui réponds "J'ai déjà trois enfants et une femme pour me forger le caractère et je n'ai vraiment pas besoin de toute cette pluie et cette boue pour le faire".
Au moment où je le dis, j'éclate de rire et lui aussi ; nous sommes obligés de nous arrêter trente secondes pour reprendre notre souffle puis notre route.
Nous parvenons au deuxième ravitaillement, qui se situe au 26ème kilomètre et qui a la bonne idée d'être au chaud ; pause un peu plus longue avec une innovation diététique majeure, le coca vermicelle. Nous devons courir avec un éco-gobelet ; autrement dit, plus de verres en plastique distribués aux ravitaillements, il nous faut avoir le notre. Je me précipite donc avec mon gobelet vers le stand soupe au vermicelle que j'engloutis aussi vite que la température de la soupe le permet puis je me sers un gobelet de Coca, pour recharger le corps en sucre, dans le même gobelet, au fond duquel restaient les vermicelles de la soupe. Curieusement, ce n'est pas mauvais.
Départ sous la pluie pour 21km avant le prochain ravitaillement. Ce sera probablement la dernière portion de course sans lampe frontale, il faut donc en profiter pour bien avancer avant d'être ralenti par l'obscurité. C'est aussi une portion de course psychologiquement importante : le 37ème km marquera le premier tiers de la course et le 42ème km marquera ... le 42ème km, c'est à dire la distance marathon.
Après une petite heure de course, comme la température commence à baisser, j'abandonne l'idée de continuer à courir en T Shirt en vertu du principe selon lequel la pluie me mouillera de toute façon et qu'il est donc inutile de tenter de se protéger et enfile mon coupe vent à capuche acquis en solde chez Go Sport l'an dernier. Je vérifie rapidement que bien s'il est respirant le coupe vent ne semble pas respirer dans la bonne direction : je reste trempé sous le coupe vent et je n'ai pas l'impression que la quantité de pluie qui me lave bras et torse diminue.
Malgré un épisode "More kilometers, more fun" (K. Jornet), c'est à dire un loupé de trajet qui me fera parcourir 2km en plus pour avoir raté une bifurcation, cette portion de course est, sportivement, agréable. Les jambes répondent bien, le dénivelé ne pose aucun problème, la moyenne est maintenue sans effort à un rythme qui permet d'envisager de terminer la course dans un temps cohérent avec mes objectifs. Bref, la course n'a pas encore vraiment débuté eu égard à la distance qui reste à parcourir mais je reste, sans jeu de mots, frais. C'est de bonne augure pour la suite.
En revanche un passage à proximité d'une ruine située en altitude et en terrain découvert me fais prendre conscience que s'il est aisé, à défaut d'être agréable, de s'accommoder de la pluie battante, il suffit d'un souffle de vent frais pour rendre la situation frigorifiante, et ce alors même que la nuit n'est pas tombée. Je décide donc de changer de tenue dès le prochain ravitaillement, pour courir un peu plus au sec, plutôt que d'attendre, comme je l'avais prévu, le creux de la nuit.
Vous trouvez ce compte rendu long et vous vous demandez comment vous allez tenir 110 km ?
Ne vous inquiétez pas, c'est bientôt fini pour vous aussi.
Arrivée au ravitaillement du 48ème km (50km pour moi donc, grâce aux détours) à la nuit tombante, voire tombée. Le plan c'est de me changer rapidement, récupérer ma lampe frontale, prendre un bol de soupe, remplir ma réserve d'eau et repartir rapidement pour ne pas me refroidir ; le ravitaillement suivant est à 12km, il sera toujours temps d'y faire une pause plus conséquente avant d'attaquer le gros de la nuit et ce qui sera, probablement, mon premier coup de bambou de la course (selon l'adage bien connu en ultra : si tu te sens bien, ne t'inquiètes pas, cela ne durera pas).
La surprise est que ce ravitaillement est à l'air libre avec un étroit barnum pour protéger les tables sur lesquelles poser nos sacs l'espace d'un instant pour que nous puissions en extraire lampe frontale et éventuelle tenue de rechange mais pas les coureurs.
Je retire mon sac, mon coupe vent, mon T Shirt trempé et me retrouve, dehors, dans le vent, sous la pluie, dans le froid avec mon torse musclé, viril, velu, imposant, nu et chétif aux prises avec les éléments le temps d'enfiler une veste sèche et récupérer ma lampe frontale.
Je me mets immédiatement à trembler de tout mon corps et claquer des dents de manière incontrôlable. Je ne m'en inquiète pas plus que ça et me dirige vers le stand soupe chaude aux vermicelles pour me réchauffer de l'intérieur. Je tremble tellement que je réchaufferai plus mes pieds, qui recevront la majorité du contenu du gobelet, que mon gosier.
Hypothermie, couverture de survie, rapatriement en ambulance, fin de la course.
C'est aussi simple et rapide que cela (merci à l'organisation d'avoir, justement, été aussi bien organisée pour gérer, aussi, les fins de course), sans même la longue agonie psychologique habituelle qui fait le sel, à défaut du charme, des courses d'endurance.
Verre à moitié vide (le pessimiste), verre à moitié plein (l'optimiste) ou verre deux fois trop grand (l'ingénieur) ?
Malgré la déception (et, un peu aussi, eu égard à la météo, le soulagement) de ne pas en avoir fini je peine à trouver des raisons de désespérer de cette course.
En premier lieu, l'organisation est aimable et professionnelle, les paysages sont superbes (même sous la pluie), le balisage -bien qu'ayant souffert des averses à répétition- est bon et le nombre de participants n'est ni trop important (ce qui engendre des bouchons sur les sentiers), ni trop faible (ce qui garantit de trop longs moments de solitude). Pour tous ceux qui veulent essayer le trail, pensez à vous y inscrire l'an prochain, il y a toutes les distances (y compris une course pour enfants) entre 18 et 110 km en passant par 35, 63 et 85 km.
En second lieu, j'ai pu courir une cinquantaine de kilomètres à un bon rythme, sans moment difficile, ce qui constitue un bon entraînement pour l'ultramarin (177 km) fin juin.
En troisième lieu, comme je n'ai pas couru les 60 derniers km, cela devrait me donner un crédit familial pour un petit trail complémentaire de 60 km à caser dans le calendrier (non ?).
Enfin, en vrac, j'ai appris les choses suivantes :
- un coupe vent, ce n'est pas la même chose qu'une veste de pluie : penser à faire plaisir à un équipementier en acquérant une telle veste, surtout avant d'aller courir dans le Morbihan ;
- le gras c'est bien : penser à continuer à reprendre quelques kilos avant de courir de nouveau dans le froid, cela doit aider à éviter l'hypothermie ;
- je ne cours pas pour me prouver quelque chose (sinon, je serais reparti, grelottant, au moins jusqu'au ravitaillement suivant, pour tester mes limites) mais bien pour le plaisir (je le savais déjà mais la plupart de mes contradicteurs, sur ce point, n'étaient pas convaincus) ;
- ce n'est pas complètement idiot de limiter un peu les distances des courses auxquelles on s'inscrit quand on a déjà beaucoup couru le mois précédant (je ne le savais pas, mais mes contradicteurs, sur ce point, en étaient convaincus) ;
- les Brooks Cascadia, ce n'est vraiment pas fait pour terrain gras : les deux seuls coureurs que j'ai retrouvé nez dans la boue en portaient ;
- les voyages allongé à l'arrière de l'ambulance avec gyrophare, c'est cool (enfin, surtout si on ne souffre de rien du fait du voyage) ;
- les objectifs chronométriques en ultra, c'est bien, mais ça ne sert à rien, à part, peut être, se créer un peu d'inutile pression psychologique.
D'ailleurs, en parlant d'objectifs, je n'ai pas été loin de tenir tous les miens :
- je souhaitais mettre moins de 16 heures, soit une arrivée à 7 h du matin : je suis arrivé chez moi (c'est une forme de ligne d'arrivée) à 6h50 du matin ;
- je souhaitais arriver avant le lever du soleil, soit environ 6h30 du matin : le train de retour de Sens est arrivé Gare de Lyon (c'est une forme de ligne d'arrivée) à 6h15 du matin ;
- je souhaitais mettre moins de 14 heures, et donc arriver avant 5h du matin : je suis parti de Sens par le train de 4h40.
Carton plein !
A suivre ...
