Europathon 11/29, Budapest
Aujourd'hui, trois villes pour le prix (modeste, grâce aux vols low cost) d'une : Buda, Pest et Obuda, les trois communes fusionnées en 1873 pour former Budapest, capitale de la Hongrie.
Que les lecteurs habituels du blog se rassurent, il n'y aura, après ces deux lignes d'introduction, pas plus de référence culturelle ou historique que dans les posts précédents. Courir ou se cultiver, j'ai choisi ; jamais plus de trois minutes devant une merveille architecturale, cela dégraderait ma moyenne horaire qui n'est déjà pas très impressionnante.
Je me rendais sur place sans trop savoir à quoi m'attendre en matière de qualité des itinéraires possibles ; en effet la Hongrie ne semble pas avoir de forte tradition de course à pied. Le marathon de Budapest réuni un peu moins de 3 000 coureurs chaque année (pour 40 000 à Paris) et le sport national est le water polo ...
Ce tropisme aquatique doit s'expliquer par la présence des centaines de sources d'eau thermales qui alimentent des établissements de bains célèbres, semble t il, dans toute l'Europe depuis le XVIème siècle. Je ne vous en dirai pas plus ; fidèle à mon habitude, je repartirai de Budapest suant et transpirant, pour le plus grand inconfort de mes voisins d'avion.
Instruit de mes mésaventures milanaises, j'ai vérifié, avant le départ, que le Danube irriguait toujours Budapest pour que je puisse en suivre les rives sans trop m'égarer ; c'est bien le cas, j'étais donc paré pour une belle balade au sein de la perle du Danube.
Météo agréable, belle ville, parcours agréable, toutes les conditions étaient réunies pour une journée toute en souplesse, un petit marathon touristique à allure modérée.
Après une vingtaine de kilomètres sans rencontrer de coureurs, je finis par un aviser un. Puis, peu de temps après, un deuxième. Puis un couple. Je comprends que j'approche enfin d'un running spot local, et de l'heure de la pause méridienne.
Je parviens donc sur l'Ile Marguerite qui a l'excellente idée d'être ceinturée d'une longue piste d'athlétisme à deux voies, dont le revêtement bondissant est un plaisir pour les articulations.
Et contrairement aux pistes d'athlétisme en stade de 400 m, celle-ci, d'environ 4 km, n'est pas fréquentée par des forcenés du tartan, shootés à l'esprit de compétition, mais par des coureurs de fond, souvent plus adeptes du running plaisir.
Je m'engage donc avec un plaisir anticipé sur cette piste, probablement à contre sens (que celui qui sait lire le Magyar me jette la première pierre), ce qui permet de croiser les autres coureurs, plutôt que de suivre de loin en loin des silhouettes jamais rattrapées.
Ambiance bucolique, donc, à ce qui pourrait ressembler au paradis des coureurs loisir en milieu urbain.
Ce plaisir est, marginalement, perturbé par les couinements d'une paire de running me suivant. Comme cela dure un peu, j'accélère très légèrement pour pouvoir de nouveau profiter librement du chant des oiseaux, de la sourde et lointaine rumeur de quelques bateaux sur le Danube et de la lancinante ritournelle de ma respiration.
Les couinements me poursuivent ; n'ayant pas envie, avec une vingtaine de kilomètres à couvrir encore, de trop accélérer, je prends la décision de ralentir pour être dépassé.
De dépassement, point. Les couinements restent calés dans ma foulée et je crois les deviner taquins, un peu comme un défi lancé pour jouer, mais un défi.
Ambiance ludique, donc, à la marque des 1500 m sur la piste.
J'augmente la cadence pour passer du rythme jogging au rythme endurance. Les couinements me suivent comme mon ombre ; il s'agissait donc bien d'un défi.
Je souris, puis ajuste ma vitesse au cran allure marathon. En plus des couinements, j'entends désormais le rythme de la respiration de mon poursuivant ; c'est bon signe, il n'est plus en aisance respiratoire.
Je ne sais pas qui est mon compagnon de route ; j'ignore s'il ne va courir que quelques hectomètres ou plusieurs dizaines de kilomètres mais cela n'a guère d'importance, je ne suis pas mécontent de rompre un peu la monotonie de mes courses à rythme diesel même si je sais que j'en paierai le prix en fin de journée. Et puis, testostérone oblige, pas question de ne pas relever le défi.
J'accélère progressivement, l'air de ne pas y toucher, à l'allure semi marathon, bien décidé à lâcher mon accompagnateur au train, sans placer de forte accélération, afin de maintenir l'illusion d'une sortie décontractée, bon enfant, entre coureurs loisirs suffisamment matures pour ne pas se tirer la bourre à la première occasion, comme de vulgaires pistards.
Le rythme des couinements et de la respiration de mon partenaire de course se calent sur le rythme de mes foulées et ce duel à chaussures mouchetées se poursuit jusqu'à ce que la fin de la première boucle de la piste soit en vue.
Je m'interroge sur ce que je vais faire et sur ce que fera mon poursuivant. J'attaquerais bien une deuxième boucle tant l'endroit est agréable mais je ne tiens pas, non plus, à me carboniser à courir comme un dératé. Par ailleurs, je peux encore, avec les honneurs, mettre le clignotant ; après tout je suis en tête. J'accélère encore un peu, espérant que cela convaincra mon ombre de ne pas se lancer dans un deuxième tour.
Soudain, un de mes lacets se défait et cela n'échappe pas à mon partenaire de course qui me le signale (me semble t il, ma compréhension du Magyar est aussi mauvaise à l'oral qu'à l'écrit). Je m'arrête donc pour remédier à la situation et vois un septuagénaire placer une accélération et m'adresser un sourire ironique, à moins qu'il ne soit sardonique, en me doublant.
Ambiance OK Corral sur l'Ile Marguerite.
Triplement piqué dans mon orgueil (j'ai été doublé, par un septuagénaire, chaussé de Stan Smith tellement vintage qu'elles doivent avoir mon âge), je m'emploie à rattraper le hongrois volant, ne souhaitant pas lui laisser la liberté de s'arrêter à l'issue de la première boucle, en tête.
Je n'y parviens pas.
Mais le hongrois est joueur et entame sans faiblir une deuxième boucle.
Je finis par le recoller mais suis désormais à un rythme que je sais ne pas pouvoir tenir plus de dix kilomètres ... les jours où je n'ai pas déjà couru vingt kilomètres à l'échauffement.
Dilemme : dois je le dépasser et accélérer encore pour qu'il abandonne rapidement la partie au risque d'exploser avant lui ou dois je le suivre sagement au risque qu'il entame une troisième boucle qui me serait fatale à ce train ?
Je choisis une voie médiane et me porte à sa hauteur. Anticipant peut être que je vais chercher à le dépasser, sans me jeter un regard, il accélère légèrement ; je me cale à son rythme avant, taquin, de prendre 30cm d'avance, avance qui ne durera que quelques secondes.
Nous occupons toute la largeur de la piste et voyons arriver face à nous deux joggeuses qui devisent gaiement en trottinant. Eu égard à notre rythme, celui de nous deux qui s'effacera pour les laisser passer aura du mal à recoller à l'autre. Nous forçons donc de concert l'allure pour ne pas risquer devoir nous écarter derrière l'autre. Tels deux forcenés, nous nous précipitons à la rencontre des deux innocentes joggeuses, inconscientes du danger qui les guette : pas certain que la galanterie l'emporte sur l'orgueil et, donc, qu'elles ne se feront pas percuter. Heureusement, alors que nous ne sommes plus qu'à une dizaine de mètres d'elles, probablement alertées par le raffut de notre respiration, elles lèvent la tête et bondissent de côté pour nous laisser passer. Le niveau de mon Magyar ne me permet pas de juger si les commentaires qui nous sont alors adressés avec conviction ont trait à la souplesse de notre foulée, à notre port altier ou au galbe de nos mollets ...
Le duel feutré peut donc se poursuivre.
Nous abordons à un rythme qui doit à peu près correspondre à ma vitesse maximale aérobie (pensez baccalauréat et test de Cooper ou demi Cooper, c'est à dire 12 -ou 6- minutes à fond de train autour de la piste d'athlétisme du lycée) la dernière longue ligne droite de la deuxième boucle et je ne vois pas bien comment conclure dignement.
Soit je me lance dans un sprint effréné avant de m'effondrer sur la ligne d'arrivée, mais j'aurais alors failli à l'étiquette runnistique en brisant l'illusion d'une petite sortie détendue entre coureurs loisirs trop nobles d'esprit pour s'abaisser à se tirer la bourre.
Soit, au cas où mon compagnon entame une troisième boucle, je trouve le moyen de prendre la tangente à l'entame de celle ci ; mais pour se faire, pour ne pas avoir l'air de capituler, il me faut le dépasser -mais le puis je ?- pour couper la piste devant lui, la sortie étant de son côté.
Soit, je tente de suivre le rythme et avise ; après tout, si je commence à trouver le rythme un peu rapide, le septuagénaire doit commencer à surveiller son rythme cardiaque et s'interroger sur la proximité d'un défibrillateur, non ?
Cela se finira de la pire des manières pour moi, floué par un vieux renard de la course à pied, rusé goupil qui doit encore en sourire dans sa barbe de joggeur fourbe.
Arrive donc la fin de la deuxième boucle et je me résigne à en attaquer une troisième qui ne pourra être qu'un calvaire, et ce d'autant plus que mon compagnon a subrepticement accéléré à l'entame des derniers 200m, ce qui me place juste à la limite du rythme que je peux soutenir quelques minutes.
Nous passons donc comme des balles la ligne d'arrivée et ... j'entame seul la troisième boucle, l'autre enfoiré ayant bifurqué à la dernière seconde vers la sortie du stade où, je viens de le comprendre, il pourra se placer en surplomb et vérifier que je continue bien au même rythme -sauf à déchoir- sur les prochains 800m.
Je ne déchoirai point, mais qu'est ce que j'en chierai !
Que dire de la douzaine de kilomètres qu'il me reste alors à parcourir sinon qu'ils ont été longs ? Tellement longs, d'ailleurs, que pour la première fois depuis le début d'Europathon, j'en finirai de nuit (l'hiver approche).
A suivre, en espérant ne pas avoir à vous conter la fois où une femme enceinte, un cul de jatte ou un enfant en bas âge m'auront tenu la dragée haute pendant près de dix kilomètres ...